(LUC 6, 31-36)
Au Nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, amen.
Aujourd’hui, notre sainte Église Orthodoxe nous enseigne comment mettre en œuvre non seulement dans l’Église mais surtout dans notre existence quotidienne, les valeurs évangéliques dont nous savons que le début, le milieu et la fin, s’enracinent dans cette source unique qui est « l’amour de Dieu pour l’homme, qui engendre l’amour de l’homme pour Dieu, pour l’Église et pour le prochain ». Le saint Évangile résume parfaitement cette ascèse de vie par cette parole simple mais d’une grande profondeur spirituelle, en nous disant : « Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le également pour eux », et « montrez-vous compatissant, comme votre Père céleste est compatissant ».
Dans Genèse 1, 26 et 31 Dieu dit « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance » et « Dieu vit tout ce qu’IL avait fait, et cela était très bon ». L’Église selon cette parole du Seigneur « venez et voyez », nous emmène en pèlerinage à l’origine de notre création, là où l’homme en Adam et Eve a cohabité dans le Paradis avec Dieu, afin que nous puissions nous souvenir et méditer d’où nous venons, sur ce que nous sommes et où nous voulons aller.
Saint Paul nous rappelle que si nous possédons toutes les richesses matérielles et tous les savoirs du monde, mais si nous sommes sans amour, alors nous ressemblons à une « timbale creuse », une cacophonie inhumaine, sans aucune utilité ni pour nous-mêmes ni pour les autres. Cela signifie que si je veux être aimé et béni par l’autre, je dois moi le premier l’aimer et le bénir sans attendre quelque chose en retour. Que nous dit saint Jean le bien-aimé du Seigneur ? « Celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, ne peut pas aimer Dieu qu’il ne voit pas », cela signifie que mon amour pour Dieu est la mesure juste de mon amour pour mon frère. Là, saint Jean nous parle de l’amour pour le frère, mais en vérité, l’Église dans sa grande sagesse de vie, a mis ce dimanche sous le signe de l’amour non seulement du frère, mais aussi sous le signe infaillible de « l’amour des ennemis ».
Voilà la grande ascèse, le grand œuvre d’amour que Dieu lui-même a déposé comme un trésor de bénédictions dans nos cœurs : « L’amour des ennemis ». Un Chrétien orthodoxe peut-il avoir un seul ennemi ? Ne sommes-nous pas les disciples de Celui qui a dit : « Aimez ceux qui vous haïssent, pardonnez à ceux qui vous persécutent, priez pour ceux qui vous font du mal », aimer ainsi est-il possible sans la grâce divine ? Bien sûr que non, et pourtant nous voilà invités à essayer d’aimer comme Dieu nous aime, afin que nous devenions les dignes fils et filles de « notre Père du ciel qui fait luire le soleil, sur les bons comme sur les mauvais ».
L’Église n’est-elle pas une icône spirituelle et réelle du Royaume de Dieu ? N’est-ce pas d’abord dans l’Église que nous qui nous disons croyants et orthodoxes, devons apprendre à nous aimer les uns les autres ? Mais si notre cœur, se laisse empoisonner par les tentations du Malin et du vieil homme en nous, si notre cœur est comme le dit le Christ : « Rempli de jalousie, de mauvaises pensées, de haine, de désobéissance envers Dieu, de paroles dissimulées remplies d’hypocrisie », alors notre malheur est indicible, notre détresse douloureuse, et hélas, trois fois hélas, notre vie soi-disant spirituelle est une totale illusion psychique et charnelle.
Que signifie pour nous aimer ? Le Christ répond lui-même en nous disant « celui qui m’aime, c’est celui qui garde mes commandements et les mets en pratique », et l’un de ces saints commandements nous dit « tu aimeras ton prochain comme toi-même ».
Ainsi, nous les Chrétiens sommes-nous appelés à réaliser cette œuvre impossible par nos seules forces humaines, « aimer, aimer et encore aimer » et cela dans la totale gratuité, à l’image et à la ressemblance de la Divine Trinité. C’est pourquoi Dieu a posé comme je l’ai déjà dit ailleurs, l’Église au cœur du monde, l’homme au cœur de l’Église et Dieu s’est posé au cœur de l’homme, pour accomplir ensemble le salut de chacun, pour prier, implorer et supplier Dieu qui est « Amour de sauver le bon et le mauvais larron », que nous sommes chacun plus ou moins. Saint Paul désigne clairement qui en nous est notre véritable ennemi, oui, nous le connaissons, puisque grâce à nous, il nous persécute, c’est celui que l’Écriture sainte appelle le « vieil homme » psychique et charnel qui ne fonctionne que de manière égocentrée et égoïste, c’est lui le narcisse pathologique.
Que faire direz-vous peut-être ? Pour cesser peu à peu de succomber encore et encore aux pièges du vieil homme, notre pratique spirituelle consistera à ne plus être dupe de soi-même, à ne plus croire que l’illusion et la réalité sont la même chose, que tout ira mieux demain même si je ne fais pas ce qui est nécessaire aujourd’hui. Aimer alors, c’est apprendre à ne pas juger, ni soi-même et encore moins l’autre, mais accomplir librement et avec persévérance la vie et la voie évangélique à laquelle je crois en tant que Chrétien orthodoxe.
Être au clair avec moi-même, sortir de l’obscurité qui m’aveugle, accepter que la chute soit toujours possible, mais croire que je peux toujours me relever, avancer vers la rencontre possible avec Dieu, avec l’autre et surtout avec moi-même. C’est à dire vivre ce qui est mon cheminement personnel et qui peut en son temps, me libérer de tous mes ennemis intérieurs, tous ces personnages que je joue plus ou moins bien, tous ces masques que je porte pour me fuir, me dissimuler ou m’imposer. Devenir une personne et refuser de jouer un personnage, être un visage et non un masque, car comme le dit saint Irénée de Lyon : « La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant », et non l’homme caricatural et ennemi de lui-même.
Ne pensons pas que la compassion aimante ne s’adresse qu’à l’autre, non, elle s’adresse d’abord à nous-mêmes, pourquoi ? Parce que si nous sommes injustes, si nous nous laissons déborder par des pensées contraires à l’esprit évangélique, à cause de l’endurcissement de notre cœur, alors, nous nourrissons en nous le vieil homme et toutes ses folies. Dans cet état contre nature, rien ne sert de nous accabler par des reproches stériles, ou de faire porter à l’autre le fardeau de nos propres péchés. Venons plutôt dans l’Église pour confesser au Père céleste notre souffrance spirituelle, prions avec confiance et humilité, notre Dieu, Ami de l’homme, de nous délivrer de l’épreuve qui nous aliène.
L’Esprit de Dieu nous est donné pour ne pas succomber aux tentations d’un monde aveuglé par les illusions, alors demandons-Lui son aide inestimable et bénissons-nous selon Dieu, en apprenant à aimer l’autre, car c’est en « aimant l’autre » ennemi ou non, que je serais moi-même aimé de Dieu. Être aimé de Dieu, n’est-ce pas être proche de Lui, encore plus proche de Lui que ne l’était Adam et Eve dans le Paradis, proche de Lui au point de pouvoir par la grâce nous contempler dans la lumière divine et ainsi discerner en esprit et en vérité qui je suis vraiment. Et si je connais enfin qui je suis, alors je connais aussi pourquoi j’existe et dans cette sagesse divino-humaine, dans ce don divin, je peux devenir celui qui aime et qui ose se laisser aimer.
Au Père source de l’Amour, au Fils incarnation de l’Amour et à l’Esprit Saint accomplissement de l’Amour, soit la gloire dans les siècles des siècles, amen.
+ Syméon
